L'Energie Au Futur << | sommaire | >> 
1 - MANIFESTE
Plan d'urgence pour le sauvetage de la civilisation technique
SEDE SA, 4 février 1997

Le mythe de la prospérité par l'expansion économique est en passe de mener la civilisation industrielle à la faillite. Ce mythe est pourtant toujours tenu pour vrai par ceux qui détiennent le pouvoir économique et politique. Si notre civilisation veut survivre, une prise de conscience est indispensable et notre manière de vivre doit être remise en question. Le domaine de l'énergie n'échappe pas à cette nécessité.

L'énergie est assurément un domaine clef. Sa disponibilité en quantités excessives et à trop bon marché a rendu possible l'expansion économique débridée et incontrôlée que nous connaissons et sa production est directement responsable de la dégradation des conditions de vie sur cette planète. Il est devenu urgent, non seulement de réduire le gaspillage et de n'utiliser que des ressources renouvelables, mais encore de renoncer à des produits et des services d'utilité marginale. En d'autres termes, la société de consommation à fait son temps. L'être humain doit devenir responsable.

Est-ce possible ? Nous ne le savons pas. Il est fort possible que la dynamique de la libéralisation/globalisation, dont le but est d'accélérer encore l'expansion économique, quelles qu'en soient les conséquences à plus long terme, rende l'effondrement de la civilisation industrielle inévitable. Mais il faut bien essayer de proposer une autre voie. Ce livre veut montrer qu'une politique énergétique compatible avec la survie de la civilisation technique est tout à fait possible. Une telle politique, fondée sur l'utilisation exclusive de ressources renouvelables, implique certes efficacité et modestie, mais elle ouvre aussi des perspectives nouvelles que les schémas de pensée centralisateurs qui ont accompagné le développement des énergies non renouvelables nous avaient cachées.

La consommation de ressources non renouvelables (pétrole, gaz naturel, nucléaire, charbon) est non seulement limitée dans le temps mais a aussi des conséquences graves sur l'environnement et la société : déstabilisation du climat, destruction d'écosystèmes, effets néfastes sur la santé, conflits meurtriers un peu partout dans le monde pour le contrôle des ressources encore disponibles.

Comme beaucoup d'autres problèmes majeurs auxquels l'humanité est confrontée en cette fin de siècle, celui de l'énergie devra se résoudre d'abord à l'échelle locale ou régionale. Le slogan "penser globalement - agir localement" n'a pas de sens. Il est de plus dangereux, car il risque de conforter les pouvoirs établis, qui sont de plus en plus déconnectés des citoyens et des contingences locales, dans la conviction qu'ils sont les détenteurs naturels d'une pensée globale devenue la seule référence valable. Si les hommes pensent et agissent localement et résolvent leurs problèmes là où ils se trouvent, avec les moyens dont ils disposent sur place, le système global ne risque guère d'être perturbé. A l'inverse, les méthodes uniformisées appliquées globalement créeront à coup sûr des perturbations locales et celles-ce finiront par avoir un impact mondial. Le pétrole est aujourd'hui utilisé sur la Terre entière, crée des pollutions jusque dans les endroits les plus reculés et menace la stabilité du climat. Il en va de même pour l'agrochimie introduite presque partout, bien qu'elle ruine la fertilité des sols et menace la santé des populations.

Le nombre de personnes qu'une région peut faire vivre avec les ressources renouvelables dont elles dispose est d'autant plus limité que ces personnes auront des exigences élevées. Les transferts de plus en plus intenses de ressources et de biens d'un point à l'autre du globe ont créé l'illusion d'une disponibilité quasiment illimitée et indépendante du lieu. La finitude des ressources non renouvelables nous obligera tôt ou tard à abandonner cette illusion, et il faudra bien alors s'adapter. En Suisse, la densité de la population est très grande. De plus, notre pays importe tout le pétrole, le gaz naturel et l'uranium qu'il consomme. Le passage à une économie énergétique basée sur les seuls agents renouvelables exigera donc une plus grande modestie de la part des citoyens, ainsi qu'un partage équitable des ressources disponibles. En d'autres termes, il est indispensable de revenir à une économie de proximité, si possible avant l'effondrement du système économique mondial.

L'adaptation aux disponibilités de la région a été une condition de la survie pour les collectivités humaines, en Suisse et ailleurs, et leur a manifestement permis de traverser les millénaires puisque nous sommes là. L'intrusion du mythe économique dans la culture des peuples a conduit à l'abandon de l'auto-suffisance au profit d'une économie de marché devenue internationale, proposition dont la fragilité et les conséquences dramatiques ne sont apparues que plus tard, rendant presque impossible le retour à un mode de vie adapté aux possibilités régionales. La surpopulation a mené et mènera sûrement encore à des guerres. Le commerce des armes et de la drogue, ainsi que le terrorisme s'amplifient au fur et à mesure que se développe une économie mondiale de plus en plus tentaculaire et de plus en plus gangrénée par le crime organisé, lequel en a pénétré tous les secteurs.

Il ne s'agit donc pas de vouloir à tout prix satisfaire une demande d'énergie déjà excessive et due en partie à des besoins fictifs créés par une publicité omniprésente. Il s'agit d'abord de faire le bilan des quantités d'énergie que peuvent fournir les ressources renouvelables du pays exploitées raisonnablement. La comparaison de ce total avec la consommation d'énergie actuelle déterminera le facteur par lequel il faudra diviser cette dernière pour arriver à terme à une situation équilibrée susceptible de perdurer sans générer des conflits. Ce facteur se trouve être de l'ordre de 4. E.U. von Weizsäcker et A. Lovins ont estimé qu'un facteur 4 était possible sans réduire le confort, ni même l''activité économique dans les pays industrialisés. La Suisse a donc la possibilité de s'adapter.

Réduire la consommation d'énergie d'un facteur 4 n'a rien de catastrophique, à condition de disposer de suffisamment de temps pour le faire. Si tout va bien, nous avons encore deux ou trois décennies devant nous, ce qui n'est pas de trop. Il faut donc s'y mettre tout de suite. L'alternative est de devoir réduire la consommation assez brusquement, et d'un facteur beaucoup plus grand que 4 parce qu'on aura cherché à adapter la production à une demande incontrôlée, au besoin encore stimulée par un discours futile liant le bien-être à une consommation toujours accrue. Réduite d'un facteur 4, la consommation finale d'énergie de la Suisse sera revenue à ce qu'elle était au milieu des années 50. Mais comme la population était alors de 5 millions contre 7 aujourd'hui, la consommation par personne après cette réduction sera donc inférieure de quelque 30 % à ce qu'elle était à une époque qui était aussi celle d'une croissance effrénée de la consommation d'énergie (en moyenne plus de 7 % par an entre 1950 et 1960) et où le gaspillage n'était pas un sujet de préoccupation.

Même si une plus grande modestie est nécessaire, on peut constater que les possibilités de réduction de la consommation à confort égal sont considérables. La technique actuelle permet de construire des voitures performantes qui ne consomment que 3 litres/100 km, contre 8 litres/100 km en moyenne aujourd'hui. Les nouvelles ampoules électriques consomment cinq fois moins d'électricité que les anciennes pour produire la même quantité de lumière. Une maison bien conçue peut être chauffée avec quatre fois moins d'énergie que la plupart des maisons existantes. Presque tous les appareils ménagers ainsi qu'un bon nombre d'installations industrielles peuvent être optimisés, avec des gains d'efficacité très importants. Un choix correct des agents énergétiques en fonction des services demandés (la chaleur à basse température ne devrait pas être fournie par un agent de haute qualité comme l'électricité) permet des économies notables sans réduction du confort. Il en va de même du couplage chaleur-force et de l'optimalisation des flux de matière dans les processus industriels (principe connu sous le nom d'écologie industrielle, qui vise à fonctionner le plus possible en circuit fermé pour minimiser l'exploitation des ressources et la production de déchets).

Mais le quart de l'énergie consommée aujourd'hui, c'est encore beaucoup, et sa mise à disposition par les seules énergies renouvelables ne va pas de soi. Une ressource comme le biogaz par exemple, dont le potentiel est considérable, doit d'abord être mise à disposition à relativement grande échelle, ce qui implique un investissement suffisant pour la mise en place non seulement d'infrastructures et d'appareils de production, mais aussi d'un corps de métier, démarche qui a précédé l'utilisation à grande échelle de tous les agents énergétiques, renouvelables ou non-renouvelables. Pendant cette phase, il est illusoire et contre-productif d'évoquer la rentabilité économique. Le kilowattheure de biogaz ou d'électricité solaire peut paraître relativement coûteux aujourd'hui, mais il ne faut pas perdre de vue que le prix du kWh non-renouvelable tendra lui vers l'infini avec l'épuisement des réserves, voire bien avant, car l'exploitation des agents non renouvelables mènera à des problèmes insurmontables (effet de serre, empoisonnement radioactif de la biosphère) qui nous obligeront à renoncer à leur usage même si des réserves importantes restent encore disponibles.

On peut finalement constater que, grâce surtout aux efforts des citoyens (en particulier au travers de nombreuses initiatives), une certaine prise de conscience a déja eu lieu. L'utilisation décentralisée de l'énergie solaire est devenue une pratique courante (à la fin 2000, la Suisse comptait 1,3 million de m2 de panneaux solaires pour la production de chaleur, et la puissance cumulée des installations photovoltaïques dépassait 15 MW crête) et augmente rapidement. Les installations de chauffage à bois ont été beaucoup améliorées et leur usage est en augmentation. Il en est de même des petites installations de couplage chaleur-force utilisant le biogaz et le gaz naturel. De petites turbines hydrauliques ont été installées ou réinstallées sur des rivières et des torrents, et un laboratoire a été mis en place pour assurer leur optimisation. Des éoliennes ont été installées sur des sites favorables. La technique et les compétences sont disponibles. Mais il reste un blocage au niveau des décideurs du monde économique et politique, qui espèrent probablement que le salut viendra de grands projets industriels comme la surgénération ou la fusion nucléaire, alors même que ces projets, qui ont englouti et continuent d'engloutir des fonds énormes, se sont avérés être des vues de l'esprit et créent en plus des risques de catastrophes dont on ne sait pas déterminer l'ampleur et des pollutions radioactives dont personne ne sait prévoir les conséquences à long terme.

Les auteurs de ce livre espèrent contribuer au déblocage de cette situation. Ils pensent que notre civilisation technique peut assurer son avenir énergétique, à condition de s'y mettre dès maintenant et de miser sur la décentralisation et sur les énergies renouvelables, les seules sur lesquelles on puisse vraiment compter dans le futur.


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