Un immeuble locatif moderne, c'est plein de bonnes intentions...
mais c'est une aberration énergétique
Un immeuble locatif moderne, c'est une véritable usine, un goinfre de kilowattheures. Par un froid matin d'hiver, entrant par la porte principale laissée grande ouverte pour aérer, surprise, il fait déjà chaud dans le hall : le radiateur qui couvre toute la paroi, placé à côté des boîtes aux lettres, est brûlant. La cage d'escalier, moquette sur les murs pour faire chic, serait noire sans des spots placés à chaque angle des étages de la cage d'escaliers. Quant à l'ascenseur, on ne le surmène pas : une cinquantaine de courses quotidiennes. Plais son circuit de commande consomme en moyenne trois fois plus que le moteur. II est mal conçu, des lampes de signalisation sont allumées en permanence, ses circuits de commande chauffent.
Le calendrier d'occupation de la chambre à lessive ne laisse aux locataires qu'une demi-journée pour laver, sécher et débarrasser leur linge. La course. Pour y parvenir, une machine efficace, avec tambour d'essorage à 1200 t/minute (les tissus y perdent leurs poils, il faut voir le filtre après), un local de séchage -cave dont l'imposte est ouvert-équipé d'une soufflerie de 6 kW programmée plusieurs heures d'affilée. L'atmosphère y est chaude et humide, les murs suintent, on pourrait y faire pousser des bananes si un peu de lumière y entrait. Le tout vrombit dès l'aube, pour le plus grand plaisir des voisins les plus proches. Il est interdit de suspendre son linge au soleil, il n'y a d'ailleurs pas de place pour cela.
Pressés, allons chercher un surgelé. Le congélateur se trouve dans un local commun au sous-sol. Imaginez-en une trentaine, de tous modèles, vieux, neufs, armoires, bahuts, parfois l'un sur l'autre, la plupart cerclés d'une grosse chaîne bouclée par un cadenas afin que les légumes de grand-mère ou les steaks hachés ne puissent tomber dans la mauvaise assiette. Chacun ronronne à sa manière, il fait passé 30 degrés dans le local, la fenêtre entrouverte. Cougnés de cette manière, ils fonctionnent dans les plus mauvaises conditions possibles, puisque le rendement dépend, entre autres, du refroidissement du radiateur placé au dos de l'appareil et de la température ambiante. Plusieurs locataires disposent aussi chez eux d'un autre congélateur, d'une autre machine à laver le linge.
Pour l'eau chaude, une pompe maintient en permanence une circulation en circuit fermé, mal isolée, parcourant tous les étages. Ainsi, qu'on soit éloigné ou non de la chaufferie, l'eau sera chaude rapidement au robinet, au prix d'un gros gaspillage puisque, dans les pires installations, on a mesuré jusqu'à un litre de mazout brûlé par litre d'eau chaude fournie!
Toute l'année, le concierge a besoin d'eau pour nettoyer les abords de l'immeuble. Comme le tuyau d'amenée risquait de geler, on l'a équipé de fils électriques chauffants qui l'accompagnent jusqu'au robinet. Une sacrée facture, mais noyée dans les frais généraux : on ne la sentira pas passer.
L'isolation du toit plat a été négligée. Ceux d'en haut, qui payent le loyer le plus élevé, se sont plaints d'avoir froid. Il a fallu élever la température des radiateurs. Pour ne pas avoir trop chaud, les plus raisonnables en ferment un certain nombre, d'autres entrouvrent les fenêtres. La circulation du chauffage est assurée par une pompe. Mal calculée, surdimensionnée, elle consomme dix fois (situation courante !) la puissance effectivement nécessaire. De plus, rien n'a été prévu pour l'arrêter, elle tourne été comme hiver. Mais tout le monde est content : comme les charges ont été calculées largement, la gérance parvient même à rembourser une petite somme à chaque ménage au printemps. Ainsi, on, a l'impression que tout est en ordre.
Ici, tout a été conçu pour le prétendu confort des occupants : lorsque vous sortez pour aller travailler, la voiture est déjà chaude puisque le garage est tempéré. La porte télécommandée vous donne accès à la rampe de lancement sur la route. Pour éviter verglas ou neige, cette dernière a été équipée de serpentins chauffants enclenchés automatiquement, ainsi elle est sèche et vous ne risquez pas de glisser. Pour peu que vous ayez également un garage sur votre lieu de travail, vous ne saurez pas s'il fait froid ou humide, rien ne vous aura réveillé les sens. De retour chez soi, si ce n'était les bruits de la circulation, du frigo, de la télé, de l'aspirateur du dessus, de l'ascenseur, de la hotte d'aspiration ou du chantier d'en face, on se croirait dans un cocon feutré. Les radiateurs placés sous les baies vitrées donnent l'impression que la chaleur vient du dehors. Agréable, mais c'est là, près des ponts de froid des cadres alu des fenêtres, que les pertes de chaleur sont les plus élevées. Et la nuit, pour bien dormir, la fenêtre ouverte laisse entrer de l'air bien frais malgré la vanne thermostatique du radiateur qui s'ouvre, tentant de maintenir la pièce à sa température de consigne!
Le comportement du locataire a-t-il une importance sur la consommation ?
Un peu, on dit 10 à 15 % de la consommation d'un immeuble. Mais c'est le propriétaire et ses mandataires qui peuvent réellement agir à la construction ou lors d'une rénovation, à travers la conception même de l'ensemble. Or ils n'y voient aucun intérêt, étant donné que l'énergie est bon marché, surtout consommée en grand quantité, et que de plus ce sont les locataires qui la paient.